FOCUS
#07

Sportives à la télé — et si l‘important n’était pas (seulement) de participer ?

Par Natacha Lapeyroux, doctorante en sciences de l’information et de la communication, qui réalise une thèse sur les représentations télévisuelles des sportives en France à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle (laboratoire Irméccen).

En synthèse : Les représentations télévisuelles des sportives ont une influence double : d’une part, dans le processus d’identification et de construction identitaire des femmes qui les regardent, et d’autre part, sur la perception générale des capacités physiques et mentales du sexe dit « faible ». La prise de conscience est aujourd’hui amorcée pour lutter contre les clichés encore présents à l’écran.

Pour la première fois dans l’histoire des jeux Olympiques (JO), 49% des athlètes inscrits pour ceux de Tokyo en 2021 sont des femmes. Ce chiffre ne doit pas faire oublier que la couverture médiatique des sportives reste un enjeu de taille. En effet, historiquement, les médias ont reproduit les stéréotypes de genre dans le sport en sous-médiatisant les performances des athlètes femmes et en centrant leurs discours sur le genre des sportives. Une étude conduite par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) en 2016 a démontré qu’en France, les diffusions de compétitions sportives des femmes ne représentent que 16 à 20% des représentations totales du sport à la télévision (en 2012 uniquement 7%). En parallèle, les femmes s’investissent toujours plus dans des disciplines dites « gracieuses » telles que la gymnastique (82% de femmes) au détriment des sports dits plus « virils » comme le football (8% de femmes). À rebours de ces constats, les sportives de haut niveau ont acquis une certaine reconnaissance dans la sphère publique ces dernières années et ont introduit de nouveaux modèles identitaires « féminins » subversifs dans les médias.

UNE LENTE RECONNAISSANCE MÉDIATIQUE DES PERFORMANCES DES SPORTIVES, EMPREINTE DE STÉRÉOTYPES PLUS INSIDIEUX

Jusqu’à la fin des années 2000, les retransmissions de compétitions sportives des femmes étaient majoritairement commentées par des hommes qui portaient sur les femmes un « regard masculin » ou « male gaze » en sexualisant celles dont le physique correspondait aux critères de beauté conventionnels et stigmatisant celles qui y dérogeaient. À ces commentaires stéréotypés dévalorisants, s’ajoutaient également des plans centrés exclusivement sur certaines parties suggestives du corps des athlètes, une attitude paternaliste et infantilisante à leur égard ou empreinte d’ironie. Par exemple, lors des championnats du monde de rugby des femmes de 2006, le journaliste sportif a tourné en dérision les joueuses françaises en sous-entendant qu’elles ne connaissaient pas les règles du jeu : « Il y a aussi un travail spécifique dans le rugby féminin qui est fait par rapport aux règles d’arbitrages, un peu comme c’est le cas chez les hommes ? […] Je veux dire vous ne travaillez pas avec les filles sur les règles de hors-jeu, sur les positionnements ? ».

À partir du début des années 2010, les performances sportives des femmes ont commencé à être reconnues au sein des retransmissions télévisuelles. A cette même époque, les femmes consultantes sportives ont aussi pris une place plus importante pour commenter les compétitions, les plans de féminisation se sont développés au sein des fédérations sportives de manière plus conséquente, certains clubs ont investi pour développer le sport des femmes, et les sportives ont réalisé des exploits inédits. Les stéréotypes traditionnels au sujet des sportives n’ont pas disparu pour autant mais ils ont eu tendance à être remplacés par d’autres plus insidieux : les athlètes femmes seraient moins performantes que les hommes, leurs résultats seraient dûs à des qualités dites « féminines » comme l’esprit d’équipe, le sérieux ou la discipline. Il n’est ainsi pas rare d’entendre, les commentateurs, plutôt des hommes, indiquer : « On voit des joueuses qui se parlent, qui se cherchent (…). Elles sont solidaires et tenaces. » ou encore « Beaucoup de questions, très à l’écoute, au niveau de la préparation du match, c’est vraiment de très très grosses qualités de ces joueuses, avec justement cette façon d’écouter qui leur permet justement d’accrocher les meilleures ».

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L’équipe de France de football 2015

UNE ÉVOLUTION DES MODÈLES SPORTIFS « FÉMININS » À LA TÉLÉVISION

Les retransmissions de compétitions des championnats du monde de football, de rugby ou encore de boxe de femmes ont introduit dans la sphère publique de nouveaux modèles identitaires « féminins » à la télévision dans les années 2000 en France.

Ces femmes athlètes s’approprient le muscle, la force, la violence au plus haut niveau et se mettent en scène dans des situations de rivalités où le contact physique est la norme. Malgré des commentaires sexualisant certaines de ces sportives, le corps musclé et les performances physiques de celles-ci sont soulignés : « Elle est impressionnante, elle progresse à chaque sortie, regardez sur les images au ralenti, les droites, les enchaînements, gauche, droite, c’est de toute beauté, c’est magnifique […] elle pourrait être au musée ».

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Myriam Lamare

Ces retransmissions de compétitions ont trouvé un certain succès auprès du public. Par exemple, la demi-finale des championnats du monde de rugby des femmes de 2017 opposant la France à l’Angleterre a réuni en moyenne trois millions de téléspectateurs sur France 2 ; et les championnats du monde de football des femmes de 2019, diffusés sur la chaîne TF1, ont figuré parmi les trois meilleures audiences de l’année, tous programmes et toutes chaînes confondus. En parallèle, malgré des évolutions lentes concernant le nombre de pratiquantes investies dans des disciplines historiquement associées à la «  masculinité », celles-ci restent significatives puisque le nombre de femmes licenciées au sein de la fédération française de football a doublé en dix ans avec 90 000 licenciées en 2010 contre 200 000 en 2021 ; mais également au sein de la fédération française de rugby avec 5 065 licenciées en 2010 contre 23 470 en 2020.

Par ailleurs, des documentaires se centrant sur la vie de ces sportives investies dans des disciplines dites « masculines » voient le jour, à l’instar de la série française « La Cour des Grandes » qui retrace le parcours de la boxeuse professionnelle Amina Zidani.

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La cour des grandes d’Anthony Pinelli,
coproduit par Les films de l’instant et Vice France, 2021

UNE PRISE DE CONSCIENCE PROGRESSIVE DU ROLE DES IMAGES SUR LES IMAGINAIRES

La corrélation est établie : plus les médias offrent une visibilité aux performances des femmes, plus les téléspectatrices peuvent s’identifier à une diversité de modèles et s’investir dans les sports, y compris ceux traditionnellement associés aux hommes. En ce sens, le rôle des médias n’est pas négligeable, ce qu’ont compris différentes institutions telles que le CSA , le conseil de l’Europe, ou le conseil des ministres de l’Union européenne, qui invitent les pouvoirs publics à déployer différentes stratégies. Elles leur recommandent notamment d’augmenter le nombre de journalistes sportives afin d’ancrer deux réalités dans les imaginaires collectifs : d’une part, les femmes font du sport, et d’autre part, les femmes commentent le sport.

Pas facile, cependant, d’être commentatrice sportive (journaliste ou consultante) dans un milieu masculin souvent hostile à leur expertise.
Les femmes journalistes sportives sur les émissions de plateaux subissent également des discriminations, ainsi que le montre le documentaire « Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste ».

Seize femmes journalistes sportives ont été interrogées, entretiens entrecoupés d’images de plateaux télévisés dont celles de l’agression de la journaliste sportive Francesca Antonioni par Pierre Menès. Il ressort de ce travail que les journalistes sportives sont souvent dévalorisées et traitées avec mépris, paternalisme, misogynie tandis que les sportives se voient accorder un temps de parole moindre, voire ne sont parfois même pas interrogées ni présentes sur les plateaux.

Toutefois, que ce soit sur le terrain ou à la télévision, les prises de conscience s’étendent, permettant le développement d’initiatives consacrées à la lutte contre les stéréotypes. Les sportives y participent directement, à l’image des footballeuses américaines qui luttent pour l’égalité salariale entre les hommes et les femmes depuis plusieurs années et dont le combat a trouvé écho dans les médias internationaux, soulevant la question de la dévaluation des femmes dans la sphère sportive, même lorsque celles-ci font des meilleures performances que leurs homologues « masculins ».

Dans ce contexte, alors que la devise des jeux Olympiques vient d’être enrichie en « plus vite, plus haut, plus fort – ensemble », et qu’un nouveau schéma pour le calendrier des compétitions olympiques a été mis en place prévoyant notamment l’augmentation du nombre d’épreuves féminines aux heures de grande écoute, l’évolution vers une représentation plus juste des femmes sportives à l’écran reste à conforter.

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Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste, de Marie Portolano et Guillaume Priou, Canal +, 2021

L’Observatoire des images est le premier organe associatif regroupant celles et ceux qui s’intéressent à l’influence des images au cinéma, à la télévision et dans les publicités, notamment sur Internet.

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