FOCUS
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Buffy, la tueuse de clichés

Par Céline Morin, maîtresse de conférences, directrice du département Information-Communication de l’Université Paris-Nanterre, chercheure affiliée au laboratoire HAR / Irméccen (Paris Nanterre / Sorbonne Nouvelle) et Alexandre Diallo, chercheur postdoctoral à l’Université Paris 1 Sorbonne, chargé d’enseignement à SciencesPo Paris et chercheur affilié au centre Maurice Halbwachs (EHESS-ENS-CNRS).

En synthèse : Buffy contre les vampires est à l’origine d’une évolution structurelle dans la production des séries télévisées. En bousculant les facilités scénaristiques hollywoodiennes, son créateur a ouvert la voie à de nouvelles fictions refusant les stéréotypes genrés. La série a aussi montré comment les produits de culture populaire peuvent permettre de mener une réflexion politique sur nos sociétés.

Dans la série Buffy contre les vampires (Buffy the Vampire Slayer), Sarah Michelle Gellar interprète une adolescente luttant contre les forces du mal (vampires, démons, esprits). Diffusée à partir de 1997, les audiences moyennes oscillent ainsi entre 4 et 6 millions pour chaque épisode outre-Atlantique, tandis que la série, intégrée au programme du samedi soir de M6 (La Trilogie du Samedi Soir) attire plusieurs millions de spectateur.rice.s. Série phare de l’époque, Buffy se caractérise par une double rupture.

Premièrement, son créateur, Joss Whedon, fait le choix scénaristique de refuser de s’inscrire dans la tradition hollywoodienne selon laquelle « la jeune fille blonde va dans une ruelle sombre et se fait tuer »1. Buffy incarne une nouvelle héroïne, qui allie blondeur innocente et usage de la violence.

Ses prédécesseuses, les Drôles de Dames (1976-1981), opéraient un retournement du stigmate2 : elles faisaient de leur féminité tant dévalorisée leur principale force, pour désarmer l’ennemi machiste. Buffy dépasse cette stratégie qui confine vite au piège, pour produire un retournement du stéréotype de la candide jeune fille, devenue “virago” : une femme puissante3, attisant un désir masculin zombiesque autant qu’elle sait le repousser. Contrôlant ses pouvoirs, tuant des dizaines de vampires chaque semaine, sauvant le monde à chaque saison, la femme menue et blonde tant stigmatisée devient une jeune fille à la force physique extraordinaire, capable de suivre ses études en journée et d’arpenter les cimetières la nuit venue.

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Buffy peut errer et douter mais elle n’a pas peur de sa mission ni de ses ennemis, ce qui en fait un pivot crucial dans les les représentations féminines. D’autres après elle suivront, qui s’en sont directement ou indirectement inspirées : Charmed, Dark Angel, Alias, Veronica Mars, Doctor Who… jusqu’à un reboot de la série initiale avec une actrice afro-américaine dans le rôle de Buffy. La série marque un moment historique du féminisme (Laugier, 2017), par les conséquences liées à l’inversion (et annulation) d’une formule hollywoodienne éculée.

“BUFFY A TUÉ LE CLICHÉ HOLLYWOODIEN DE LA JEUNE BLONDE SANS DÉFENSE. C’EST UNE FEMME QUE L’ON ATTEND DÉSORMAIS POUR SAUVER LE MONDE.”

Deuxièmement, la série se singularise par une reconnaissance importante au-delà même de la communauté de ses fans. Elle devient un véritable objet de culture populaire, prouvant que les images se diffusent au sein de la société et peuvent encourager une réflexion politique:

Tout d’abord, la série collectionne de nombreuses nominations la faisant sortir du cadre restrictif du pur divertissement de science-fiction. Ainsi, elle est nommée aux prestigieux Golden Globes, et rafle des récompenses aux Emmy Awards et SFX Awards. Le magazine américain Empire la considère comme la deuxième meilleure série de tous les temps. Le magazine TV Guide la place parmi les 50 meilleures émissions de télévision, tandis qu’Entertainment Weekly la place à la treizième position dans son classement des 100 meilleures séries télévisées. On retrouve un même consensus sur la place de la série dans la presse francophone. Dans son classement issu des votes de 22 critiques francophones, le Temps (suisse) place la série parmi les 50 meilleures séries de l’histoire, Time Out la classe 16e meilleure série, quand la radio française France Inter la classe parmi les meilleures séries. Elle se place, au-delà de nombreux classements de la presse spécialisée, dans ceux des médias généralistes. Elle est saluée comme série de genre, mais au lieu d’être cantonnée à celui des vampires (ou science-fiction), elle le dépasse pour être associée à celui plus large des drames adolescents.

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La série sort ensuite des écrans pour s’installer dans la vie quotidienne. Elle donne lieu à de nombreuses extensions : six jeux vidéo entre 2000 et 2009, jeux de cartes, DVD, jeux de rôle, plus de 80 romans, fanfictions, et une série dérivée. Véritable franchise, la série parvient à s’adresser à ses admirateurs et admiratrices, mais aussi à s’ouvrir à un groupe élargi d’amateur·ice·s, c’est-à-dire des individus qui entretiennent avec ce type de texte audiovisuel « un rapport suivi, recherché, élaboré, quels qu’en soient les médiums ou les modalités » (Hennion et al., 2000).

Enfin, la série donne naissance à de nombreux travaux : les Buffy studies, qui regroupent différentes disciplines — sociologie, communication, philosophie, féminisme et psychologie. Cette reconnaissance académique met à jour les liens entre culture populaire et réflexion politique et philosophique. Son créateur indique ainsi : « Il est toujours important pour les universitaires d’étudier la culture populaire, même si ce qu’ils étudient est idiot. Si elle est réussie ou si elle a fait une brèche dans la culture, alors il est digne de l’étudier pour savoir pourquoi. (…) Nous réfléchissons très soigneusement à ce que nous essayons de dire sur le plan émotionnel, politique et même philosophique pendant que nous l’écrivons… c’est vraiment, en plus d’être un phénomène de la culture pop, quelque chose qui est profondément étagé textuellement, épisode par épisode ».

“VÉRITABLE PHÉNOMÈNE DE CULTURE POPULAIRE, BUFFY EST SORTIE DES ÉCRANS POUR INVITER À LA RÉFLEXION ET À L’ACTION.”

Buffy contre les vampires représente un moment décisif dans l’histoire des séries télévisées. Outre sa popularité domestique et internationale, la série est à l’origine d’une évolution structurelle dans la production des séries télévisées. En plaçant le public dans les pas d’une héroïne bousculant les facilités scénaristiques hollywoodiennes, son créateur a montré la voie vers de nouvelles fictions refusant les stéréotypes genrés. La série a aussi marqué un moment important dans la quête vers la légitimation du format sériel en suscitant de nombreuses communautés au-delà de ses fans et ainsi a permis de montrer comment les produits de culture populaire peuvent permettre de mener une réflexion politique sur nos sociétés.

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L’Observatoire des images est le premier organe associatif regroupant celles et ceux qui s’intéressent aux questions de représentativités et de lutte contre les clichés au cinéma, à la télévision et dans les
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